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American Vertigo

Bernard-Henri Lévy

Le mur du Pacific

Bush selon Sharon Stone (pages 163 à 167)

Elle me reçoit chez elle, dans le vaste salon à moulures et caissons de bois doré de la maison de Beverly Hills où elle habite avec sa cuisinière, sa secrétaire et ses gardes du corps noirs. Elle porte une jupe et un chemisier beiges. Un châle sable. Elle a les cheveux courts, un peu décoiffés, dégageant un front très blanc. Une croix autour du cou. Les pieds nus, sur le canapé à fleurs. J’ai l’impression que la conversation reprend à l’endroit exact où nous l’avions laissée, il y deux ans, à l’époque où, avec Sean Penn, Al Pacino, Susan Sarandon et quelques autres, elle lançait « Pas en notre nom », le grand mouvement patriotique de résistance à la logique de la guerre en Irak.

« Les choses bougents, commence-t-elle. Un peu. Qu’est-ce qui nous a pris ? disent les gens. Comment avons-nous pu tomber dans un tel piège, et avec un type si nul ? Ils sont comme des somnambules qui se réveillent. Et ils ont honte. »

Je lui objecte que l’Amérique va franchir, aujourd’hui ou demain, la barre des mille morts et que la presse parle peu de ce triste record, du coût grandissant de la guerre ou de la mère de soldat, par exemple, que j’ai vue, hier, au Starbucks de North Hollywood et qui m’a raconté comment le sergent Evan Ashcraft, son fils, est mort, il y a un an, parce que l’armée américaine n’est plus capable d’équiper ses garçons en véhicules véritablement blindés…

« Vous avez raison, bien sûr. La presse est au-dessous de tout. Encore que… »

Elle déplie ses jambes, les replie, tire le bas de sa jupe d’un geste de coquette qui aurait pris le parti de la vertu, pousse un profond soupir, prend son temps et me lance un regard courroucé.

« Encore que, je ne comprends pas non plus pourquoi la presse se fixe à ce point sur les morts américains. Je suis une mère, voyez-vous. Une mère, avant tout. Et, pour la mère que je suis, chaque enfant irakien tué a autant d’importance que les mille morts américains. »

Procès de la presse américaine qui n’est plus, selon elle, tout à fait une presse libre.

Procès de la vague conservatrice qui, par-delà la presse, déferle sur les esprits, les corrompt.

Et puis la ville, sa ville, où elle a de plus en plus de mal à accepter le contraste entre ce quartier, là, où nous sommes, et où elle a honte de devoir dire qu’elle vit comme dans un ghetto doré, et les zones sinistrées de South Central et de Watts.

« Savez-vous, me dit-elle avec, dans la voix, un peu plus de fureur encore, savez-vous que la très glamour Los Angeles est aussi la capitale américaine des sans-logis ?

- Oui, bien sûr, je le sais. J’ai même assisté, cet après-midi, à une scène effarante : à la hauteur de la 29ème Rue, angle de Jefferson et Normandie, un groupe de « morenitos », de Noirs, à moitié nus, qui somnolent près d’un tas d’ordures ; un détachement de police montée qui arrive en inspection et entreprend de les disperser ; et l’un des policiers qui, voyant que l’un des clochard ne bouge pas et qu’il a, de surcroît, une paire de ciseaux dans la main, le cravache au visage.

- Des scènes comme celles-là, il s’en produit partout, tous les jours, dans les quartiers chauds de la ville. C’est pour ça que je suis en colère. Et c’est pour ça que, avec ma sœur, on a créé une association, « Planete Hope », qui organise des colonies de vacances pour les enfants sans abri et n’a, par parenthèse, jamais eu un sou de financement public… »

Le téléphone sonne. Il n’a pas cessé de sonner, en fait, depuis une heure que nous parlons mais c’est la première fois qu’elle le prend. Une douceur nouvelle sur le visage. Quelques mots. Elle raccroche.

« Le problème, reprend-elle, c’est Bush. Cet ignorant, ce nul, ce type avec qui on aurait à peine accepté de sortir pour boire une bière et qui se retrouve Président…

-Vous le connaissez ? Vous l’avez déjà rencontré ? »

Elle rit.

« Pourquoi riez-vous ?

-Parce que je ne l’ai jamais rencontré, non, mais j’ai un souvenir, et aussi une hypothèse, le concernant. C’est il y a quelques années. Je suis au plus haut de ma starité… »

Elle a dit « au plus haut de ma starité » en français et avec une pointe, à peine perceptible, de mélancolie.

« Je visite, je ne me souviens plus très bien pourquoi, une base de Marines. Et je tombe, à l’infirmerie, sur un jeune soldat qui pleure, qui pleure, personne ne sait pourquoi il pleure. Pourquoi tu pleures ? je lui demande après avoir fait sortir tout le monde. Je suis d’une famille de soldats, il me répond. Mon père, mon oncle, mon autre oncle, tous ont été soldats et c’est pour ça qu’on m’a obligé à devenir soldat… »

Je songe, sans le lui dire, que c’était exactement le cas d’Ashcraft, le fils de la dame du Starbucks de North Hollywood…

« Et moi, alors, continue-t-elle . « mais tu n’es pas obligé, voyons ! personne n’est jamais obligé de devenir soldat ! » Et lui, figurez-vous, est tellement reconnaissant que quelqu’un ose lui dire ça, juste ça, « tu n’es pas obligé d’être soldat », qu’il cesse instantanément de pleurer ! Et bien… »

Nouvelle interruption. C’est la secrétaire qui lui présente un paquet – un cadeau ? – qu’un special messenger vient d’apporter et qu’elle tâte sans l’ouvrir.

« … et bien Bush c’est la même chose. Peut-être qu’il n’a jamais vraiment voulu être Président, lui non plus. Président de club, oui. Président d’une bande de bons copains, d’accord. Mais ça, les Etat-Unis, c’est son père qui l’a voulu pour lui, et sa mère, et sa femme. C’est pour leur faire plaisir à tous qu’il à voulu être Président. Et il n’y a eu personne pour lui dire : « mais tu n’es pas obligé, voyons, personne n’a jamais été obligé de vouloir être Président ! »

Elle rit encore. D’un rire gêné, cette fois. Presque timide. Comme si elle n’était plus très sûre, tout à coup, de la pertinence de son histoire et de son sens.

Erreur évidemment. Grosse erreur. Car valeur ajoutée, au contraire. Nouvelle touche – décisive – au portrait du petit homme, de l’enfant mal grandi, qui règne sur les Etats-Unis et qui, même s’il n’est évidemment pas responsable de la misère, de la détresse, de la destruction de l’espace public, dans les quartiers populaires de Los Angeles, n’aura, là comme ailleurs, rien fait pour arranger les choses. Comme Ron Reagan, comme les délégués de la National Urban League de Detroit, comme Sydney Blumenthal, Sharon Stone a bien senti la dimension de noire puérilité, et de perversion polymorphe qui va avec, dont il n’est décidément pas impossible qu’elle soit une des vraies clefs permettant d’entrer dans le personnage.

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(Merci à Florence pour cet extrait)

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(French and US covers of the book)

 

 

About the book:

Hoping to gauge the success of America's experiment in democracy, France's leading journalist follows Tocqueville's journey across our once nascent nation to rediscover what it means to be an American. Here in opposing and quick succession, we meet Americans, from the destitute to the famous, as well as glance inside the communities that comprise our land. Much of our culture is exposed in startling but sympathetic light, but Lévy's perspective and perceptiveness provide a unique portrait of a country filled with promise.